Vins & vignobles

Classification officielle des vins de Bordeaux de 1855 : 88 crus, un seul changement de rang et des absents célèbres

Antoine Faure 5 min de lecture
Classification officielle des vins de Bordeaux de 1855 sur carte 88 crus, bureau XIXe

La classification officielle des vins de Bordeaux de 1855 est une hiérarchie de propriétés, et non de bouteilles. Elle range les grands rouges du Médoc (plus un seul vin des Graves) en cinq niveaux, et les liquoreux de Sauternes et Barsac en trois. Elle a été dressée en quelques semaines pour l’Exposition universelle de Paris. Elle sert encore de repère aujourd’hui.

Une commande impériale, dressée par les courtiers

Pourquoi l’Exposition universelle de 1855 ?

Pour l’Exposition universelle de Paris de 1855, Napoléon III souhaite présenter les meilleurs vins français dans un ordre lisible pour les visiteurs. La Chambre de commerce de Bordeaux est sollicitée, et la demande est datée du 5 avril 1855. Elle confie la tâche au Syndicat des courtiers de commerce près la Bourse de Bordeaux. Ces courtiers connaissent mieux que quiconque les transactions et les prix pratiqués. La liste est publiée le 18 avril 1855, soit quelques semaines après la demande.

Réputation et prix de marché, pas dégustation

Les courtiers n’ont pas organisé de dégustation comparative. Ils se sont appuyés sur la réputation des crus et sur leurs prix de vente, c’est-à-dire sur des décennies d’expérience du marché. Cette logique n’est pas sortie de nulle part : dès le milieu du XVIIe siècle, certains domaines se distinguent par leur renommée, et en 1787 Thomas Jefferson établit lui-même sa propre hiérarchie des vins de Bordeaux. Le classement de 1855 officialise donc une hiérarchie que le négoce pratiquait déjà. La pondération exacte des critères n’est pas documentée.

Cinq niveaux pour les rouges, trois pour les liquoreux

Les rouges : du Premier au Cinquième Cru

Les vins rouges sont répartis entre Saint-Estèphe, Pauillac, Saint-Julien, Margaux et Haut-Médoc, auxquels s’ajoute Haut-Brion, seul cru classé situé dans les Graves. Haut-Brion fait figure d’exception : sa réputation était trop établie pour que les courtiers l’ignorent, et il est aujourd’hui rattaché à Pessac-Léognan. Dans la liste de 1855, quatre vins rouges figurent au rang de Premier Cru.

Le classement de 1855 des vins de Bordeaux : liste des crus et histoire : Retrouvez la liste officielle des grands crus classés de Médoc et de Sauternes, leur répartition par appellation (dont Pauillac) et l’histoire de ce classement devenu une référence mondiale.

Niveau Couleur Nombre de crus (répartition actuelle)
Premiers Crus Rouge 5
Seconds Crus Rouge 14
Troisièmes Crus Rouge 14
Quatrièmes Crus Rouge 10
Cinquièmes Crus Rouge 18
Premier Cru Supérieur Blanc liquoreux 1
Premiers Crus Blanc liquoreux 11
Seconds Crus Blanc liquoreux 15

Ces chiffres donnent 61 crus rouges et 27 crus liquoreux, soit 88 crus classés au total. Les décomptes historiques diffèrent parfois : certains évoquent 58 propriétés dans la liste initiale. Ces écarts s’expliquent par les divisions, fusions, changements de nom et disparitions de propriétés depuis 1855 (le Château Dubignon, par exemple, a disparu). Un « cru » désigne ici un rang attribué à un vin, qui ne correspond pas toujours à un château unique aujourd’hui.

Les cinq Premiers Crus rouges

Château Appellation Remarque
Château Lafite-Rothschild Pauillac Premier Cru depuis 1855
Château Latour Pauillac Premier Cru depuis 1855
Château Margaux Margaux Premier Cru depuis 1855
Château Haut-Brion Graves (Pessac-Léognan) Seul cru classé des Graves
Château Mouton-Rothschild Pauillac Promu Premier Cru en 1973

Sauternes et Barsac : une hiérarchie à part

Les blancs liquoreux disposent de leur propre échelle, avec un seul Premier Cru Supérieur, puis des Premiers Crus et des Seconds Crus. Le Château d’Yquem est le seul à occuper le sommet. Les deux appellations, Sauternes et Barsac, sont toutes deux concernées par ce classement. Barsac a la particularité de pouvoir revendiquer l’une ou l’autre appellation pour ses vins.

Mouton-Rothschild, 1973 : la seule révision officielle

Le classement est souvent qualifié d’immuable, et la formule est presque exacte. La principale modification officielle date de 1973 : Mouton-Rothschild, classé Second Cru en 1855, est promu au rang de Premier Cru. Cette évolution est associée à l’action du baron Philippe de Rothschild, qui avait fait campagne pour obtenir cette reconnaissance. C’est ce qui explique que les Premiers Crus rouges soient passés de quatre à cinq.

Le reste des changements est moins visible mais bien réel : divisions de propriétés, regroupements, noms modifiés. Pour retrouver un vin dans la liste, il faut parfois suivre l’évolution d’un domaine plutôt que chercher un nom resté identique.

Ce que le classement ne dit pas

Une carte limitée à la rive gauche

Aucun vin de la rive droite n’apparaît dans la liste de 1855. L’explication est administrative : ces vignobles dépendaient de la Chambre de commerce de Libourne, et non de celle de Bordeaux, qui pilotait l’exercice. Saint-Émilion, Pomerol et leurs voisins disposent donc d’autres systèmes, comme le classement de Saint-Émilion, qui répond à son propre périmètre. Quant aux Graves, un seul de leurs vins est présent dans la liste de 1855, Haut-Brion.

Un rang de propriété, pas un jugement de millésime

Un classement peut se lire comme une valve : il régule la circulation du prestige, mais ne mesure pas ce qui passe réellement dans la bouteille. Le rang de 1855 s’attache au domaine, jamais à une année précise. Un Cinquième Cru peut donc réussir un millésime remarquable, tandis qu’un Premier Cru peut connaître une année moyenne. Les prix d’aujourd’hui ne suivent pas non plus strictement la hiérarchie historique, car la rareté, le millésime et la demande jouent aussi.

Comment l’utiliser concrètement

  • Considérer le rang comme un repère de réputation pour s’orienter, pas comme une garantie de qualité pour chaque bouteille.
  • Vérifier le millésime en plus du niveau de cru avant un achat.
  • Se souvenir que des domaines non classés, notamment sur la rive droite, peuvent rivaliser avec les crus de 1855.

C’est cette combinaison de repère simple, d’ancrage historique et de longévité qui explique que le classement de 1855 reste une référence pour les amateurs comme pour les professionnels du vin.

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